jeudi 6 octobre 2016

Lettre ouverte à Cécile Ladjali

Chère collègue,

Vous voudrez bien pardonner je l'espère cette formule d'appel un peu cavalière. Nous n'avons pas eu l'honneur d'être présentés, mais dans une vie antérieure j'ai été moi aussi enseignant, une carrière commencée, il y a fort longtemps, dans un de ces collèges de banlieue que vous connaissez bien. Pour être précis je n'y enseignais pas les lettres, mais les mathématiques, une erreur d'orientation assumée pendant près d'un quart de siècle. 

Je viens de terminer la lecture de votre roman "Illettré", et voudrais partager ici quelques réflexions à son sujet. N'ayant ni les moyens ni l'audace de chercher à vous contacter directement, et par ailleurs étant assez présomptueux pour croire ce message susceptible d'intéresser les quelques (rares) lecteurs de ces pages, je jette ici cette bouteille à la mer, comptant sur les vents et les courants du Web pour la porter un jour jusqu'à une plage de lecture où par hasard vous passeriez.

Je vous avais vue et entendue présenter votre livre à La Grande Librairie il y a quelques mois et j'avais eu une impression mitigée, mais qui au moins m'avait donné l'envie de vous lire. Je suis allé voir à tout hasard si votre roman n'avait pas déjà échoué sur les rayons de la bibliothèque de ma petite ville. Il n'y était pas, donc j'ai demandé si on pouvait me le faire venir. Et puis je suis passé à d'autres lectures, et quand j'ai reçu il y a une quinzaine de jours un message m'avertissant que le livre était disponible, je l'avais oublié et sur le moment son titre ne me disait plus grand-chose (le message ne mentionnait rien d'autre). C'est quand je l'ai eu entre les mains que mes souvenirs sont revenus, un peu vagues. Enfin, le livre était là, et puisque je l'avais voulu, il me fallait me mettre en devoir de le lire. Ce que j'ai fait, mais je vous avoue que j'ai eu du mal. Cette lecture m'a vite agacé. A vrai dire, je me suis forcé à la terminer (heureusement le livre n'est pas trop long), pour me donner le droit d'en parler. Au fur et à mesure des pages mes griefs se sont accumulés, au point de me pousser à les écrire ici.

Qu'est-ce qui m'agace dans votre livre? D'abord le style. C'est bien écrit, trop bien. Vous semblez surveiller les mots qui sortent de votre plume comme du lait sur le feu. On vous sent derrière eux, toujours tendue, dans le contrôle. C'est peut-être un parti pris de vous battre ainsi avec les mots, vous avez semble-t-il comme votre personnage Léo des comptes à régler avec eux (tout roman est autobiographique, parait-il). C'est peut-être un tort, mais j'aime que le style coule, que l'auteur disparaisse pour nous laisser en présence de ses personnages. Derrière ce style trop prégnant, les personnages deviennent peu crédibles, trop distanciés, et incapables eux aussi de respirer. Du coup j'ai lu votre livre comme il semble avoir été écrit: en apnée. 

Ensuite, on n'a pas l'impression que vous les aimez vraiment, vos personnages. Vos phrases acérées semblent plutôt les disséquer sous la lumière crue de la morgue d'un hôpital glauque de banlieue. Vous vous acharnez sur leur malheur, vous ne leur laissez aucune chance de s'en sortir. Pourquoi tant d'acharnement, de noirceur? Le handicap de Léo semble insurmontable. Il est condamné d'avance, tous les efforts qu'il fera pour s'en sortir l'enfonceront davantage, jusqu'à cette fin absurde et que pour tout dire j'ai trouvée totalement pas crédible. Pourquoi écrire sur le handicap si ce n'est pour dire qu'on peut vivre avec, malgré tout, montrer des pistes, porter un peu d'espoir? Je n'ai rien vu de tel pendant ces deux cents pages de noirceur et de désespoir, qui me laissent une impression amère. 

Enfin, vous vendez (intellectuellement j'entends) ce livre, et la critique l'achète ainsi, comme une illustration de votre combat contre l'illettrisme. Mais telle que je la comprends, l'indicible difficulté à vivre de Léo n'a pas ses racines dans l'illettrisme, ce dernier n'en est qu'un symptôme. Léo a rejeté la lecture et l'écriture au moment où il a été abandonné par ses parents. Son illettrisme aggrave son mal de vivre, mais il n'en est pas la cause profonde. Ce qui est vraiment traité dans le livre, c'est ce mal de vivre et la fascination de la mort. Auriez-vous fait hors-sujet? Après avoir refermé le livre, je suis retourné visionner l'émission susdite où vous en parlez, et vous dites à un moment "il n'est que des romans de mort" avec un appui sur ce dernier mot qui fait froid dans le dos. Donc c'était bien ça le sujet...

C'est dommage. Avec votre maîtrise de la langue, on se dit qu'avec un peu de respiration et de lâcher prise, vous pourriez nous écrire des histoires merveilleuses, où plutôt que de raconter jusqu'à la nausée l'illettrisme qui condamne à mort, vous nous montreriez l'écriture sauver des vies. Car, hélas, si Léo est condamné par les mots, aucun autre personnage de votre livre ne semble sauvé par eux. Sybille, malgré sa grande bibliothèque, ne peut finalement rien pour Léo, et retourne à une histoire passée dont on soupçonne qu'elle n'y retrouvera pas vraiment le bonheur.

Une dernière réflexion, au-delà du livre. Si vous m'avez suivi jusque là vous aurez compris je l'espère entre les lignes, ou à la lecture d'autres billets de ce blog si vous avez eu la curiosité de le visiter un peu, que si j'ai pris la peine d'écrire ici c'est que je suis moi aussi un amoureux des mots et de la belle langue, un feu allumé et entretenu par un père maître d'école d'après-guerre. Mais avant lui nos ancêtres, depuis la nuit des temps sans doute et en tout cas ceux qui ont laissé des traces documentées dans les registres des paroisses puis l'état-civil de la république, furent jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle des paysans pour la plupart analphabètes, jusqu'à mon grand-père qui apprit à vaguement lire dans les tranchées de Verdun, et ma grand-mère à peine plus instruite mais qui décida que ses deux fils seraient instituteurs - ce qui advint. Sur les actes de mariage de tous ces ancêtres obscurs, retrouvés par un de mes cousins dans les archives de Bretagne, on lit de façon récurrente cette formule savoureuse : "Les comparants et témoins, interpellés de signer, ont déclaré ne le savoir faire." Je reste persuadé que certains savaient, mais par pudeur, pour ne pas faire les fiers, se déclaraient solidaires de la communauté des analphabètes. 

Car si l'écriture est un chemin, c'est loin d'être le seul. Ont-ils été si malheureux, nos ancêtres, loin des mots, pendant tant de siècles? Nul doute que leur vie était rude et souvent brève. Mais en tout cas je suis la preuve vivante qu'il s'en trouvait toujours assez pour croire en la vie et la transmettre, vaille que vaille, génération après génération. A croire qu'ils avaient sans doute d'autres modes de résilience que l'écriture et la lecture pour négocier avec cette violence du monde qui vous fascine et vous effraie. Comme toutes les civilisations sans écriture, avant que ne leur soit imposée la tyrannie des nations lettrées. 

Vous en telle ou meilleure pensée réconfortés vostre malheur,
Et beuvez frais si faire se peut.