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lundi 12 décembre 2016

Eloge des lisières

Le citoyen pressé des villes ne sait plus guère ce que sont exactement des lisières, et le mot lui-même ne lui est guère familier s’il ne parcourt plus à pied campagnes et forêts. S’il en connaît par ouï-dire le sens, il ne l’emploiera guère spontanément. 

Les lisières ne sont pas des frontières, des lignes séparant ceci de cela, même si c'est ainsi qu'elles apparaissent sur les cartes ou vues du ciel. Ce sont des lieux de transition, de passage entre deux mondes. On dirait dans un langage moderne des interfaces. On les remarquait davantage autrefois lorsque les territoires étaient plus étendus et moins morcelés, et les voyages plus lents. Qui a marché des heures dans une forêt profonde et s’apprête à en sortir ressent la lisière comme une attente, puis un basculement. A l'orée d’un monde fractionné, bruissant, foisonnant, où la vue est limitée de toutes parts par l’enchevêtrement du vivant, le regard s’ouvre sur une plaine balayée de lumière et de vent. Tout change, le nombre de dimensions de l’espace, la portée de la lumière et des sons, les parfums, les opportunités et les risques. Le renard ne s’y trompe pas, quittant le couvert il s’arrête pour humer l’air, et observe de tous côtés, y compris vers le ciel d’où pourrait fondre quelque rapace. Au franchissement des lisières il faut comme lui adapter ses réflexes, sa vision du monde et des choses, reprendre ses marques. 

On peut aussi, tel le ramasseur de champignons, longer la lisière comme on marche sur un rivage, qui n’est lui-même qu’une autre espèce de lisière. On y découvre que la vie y est plus riche et plus variée qu’au cœur de la forêt et qu’au milieu de la plaine, profitant à la fois de la fraîcheur de l’une et de la lumière de l’autre. Les hommes ne s’y sont pas trompés, qui ont souvent installé là leurs premiers villages, cultivateurs-éleveurs dans la plaine, et chasseurs-cueilleurs dans la forêt. 

Il est de par le monde des lieux plus singuliers encore où se rencontrent non pas deux territoires, mais trois, quatre ou plus. Des rencontres de lisières, en quelque sorte. On peut passer de la forêt à la plaine en longeant un fleuve, ou encore plus singulièrement à l'embouchure de ce fleuve. Les habitants de ces lieux, en plus des métiers évoqués plus haut, peuvent être également pêcheurs en eau douce et en eau salée, mais aussi sauniers ou coureurs de grève, ou encore naufrageurs, passeurs, contrebandiers et trafiquants de tout poil. 

Mais dans notre monde de plus en plus morcelé, les territoires se sont multipliés et enchevêtrés au point que nous changeons de monde plusieurs fois par jour sans nous en rendre compte, enfermés dans ces bulles physiques, mentales ou virtuelles que nous pensons protectrices. De plus en plus ramifiées, les frontières devenues fractales sont partout, et les territoires qu'elles tentent d'enfermer trop étroits pour qu’on s’y sente vraiment chez soi et en sécurité. Nous ressentons et vivons mal ces intrusions incessantes d’un monde dans un autre, exacerbant ces identités meurtrières que Amin Maalouf a si bien décrites. 

Il est urgent de repenser nos frontières non plus comme des lignes de séparation, mais comme ces interfaces riches que sont les lisières, et les aborder avec à la fois la prudence subtile du renard et l'espoir gourmand du ramasseur de champignons.

mercredi 20 janvier 2016

De quelques échouements heureux

Les bibliothèques sont des rivages. On y perçoit la rumeur lointaine de l'océan du monde, et la houle vient y échouer des rangées de livres. Il faut marcher lentement au long de cette laisse de haute mer, le regard prêt à se laisser séduire par l'éclat particulier d'un galet ou la forme tortueuse d'un bois flotté, ou tel assemblage improbable d'épaves, filets de pêche, cordages, bouteilles et autres Friendy Floatees. Un bon lecteur est un coureur de grève, ouvert à l'occasion, l'imagination en éveil.

La bibliothèque municipale de ma commune est située dans une crique agréable et bien abritée inaugurée il y a un peu plus de deux ans dans le cadre de la rénovation de l'école élémentaire. Les courants favorables y ont échoué déjà plus de sept mille ouvrages, chiffre remarquable si on le compare à celui des lecteurs potentiels d'un bourg d'un peu plus de deux mille âmes, chef-lieu d'un canton qui en compte un peu plus de huit mille dispersées sur seize communes de montagne, couvrant une superficie égale à huit fois celle de Paris.

Parmi mes découvertes de ces derniers mois, voici trois romans que je recommande comme autant de variations sur le thème de l'échouage ou plutôt de l'échouement heureux, qui ne sont parvenus sur mes rivages qu'en traduction française.

Les reflets d'argent, de Susan Fletcher, est sans doute le mieux écrit des trois. Tout commence par l'échouement - au sens littéral - d'un homme mystérieux sur les rivages d'une île perdue quelque part au large des Îles Britanniques. Ce naufragé va incarner malgré lui d'abord, puis de bon gré, une vieille légende locale et contribuer à réparer beaucoup de choses chez ces insulaires tous plus ou moins cabossés de la vie. On est accroché dès les premières lignes et on quitte ce livre avec un goût de sel aux lèvres et le cœur rafraîchi. 

Le secret de la manufacture des chaussettes inusables, de Annie Barrows, qui nous mène de l'autre côté de l'Atlantique, semble de prime abord plus léger que le précédent. Il faut dire que la traduction laisse à désirer, il semble qu'il y ait manqué une relecture finale. Mais on se laisse prendre assez vite, et le récit gagne en profondeur au fil des pages. Ici c'est une naufragée pas tout à fait volontaire, en rupture de sa bonne famille de sénateurs, qui échoue au fond de la Virginie Occidentale en 1938 pour écrire l'histoire d'une petite ville sans histoire. Elle débarque chez une famille ruinée après l'incendie de son usine de chaussettes. Ce qui devait être un pensum horriblement ennuyeux se transforme en une improbable entreprise de ravaudage des cœurs, et tout finit presque bien.

Dans La bibliothèque des coeurs cabossés, de Katarina Bivald, il s'agit bien d'échouage, donc tout à fait volontaire cette fois. Sara, qui ne connait et n'aime que les livres, a quitté sa Suède natale où la librairie qui l'emploie depuis dix ans vient de fermer, pour échouer à Broken Wheel, milieu absolu du nulle part de l'Iowa, une ville quasi-fantôme. Le pourquoi elle est arrivée là et le comment elle va y rester en y ouvrant une librairie sont tout aussi improbables l'un que l'autre, mais la fable est délicieusement racontée, faussement légère, et ravira tous les amoureux des livres. Et là encore, c'est la naufragée qui va sauver les insulaires de Broken Wheel, perdus dans leur île poussiéreuse au milieu d'un océan de champs de maïs. Et là encore, c'est un Happy End qu'on pressent dès la première page.

Trois histoires qui commencent par un naufrage mais dont en sort avec le sourire et l'envie de croire à l'humanité, malgré tout. Par les temps qui courent, c'est toujours bon à prendre. Mais comment ces trois auteures, à peu près de la même génération (nées entre 1962 et 1983), en sont-elles venues à écrire et publier, quasi-simultanément, et dans trois pays et deux langues différentes, ces variantes d'une même histoire, dans le même esprit de fausse légèreté et de vraie humanité? Faut-il croire ici à quelque champ morphogénétique? Ou bien est-ce simplement ma façon de les lire qui les a ainsi tissées ensemble, comme on aligne les étoiles pour en faire des constellations, ou les épaves disparates pour écrire une histoire sur le sable?