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mardi 15 mars 2016

Ecrire comme on fait des fagots

Qui fait encore des fagots de nos jours, et qui sait encore les lier proprement? Chez nous quelques vieux au fin fond des montagnes, et ailleurs où le bois est plus rare, les femmes qui les portent sur leur tête sur des kilomètres. Dans mes souvenirs d'enfance il y a un ciel d'automne et des mains noueuses et aussi rêches que les branches rassemblées et la corde à lieuse qui va les serrer fermement, des mains de grand-père paysan qui savent tout faire avec un couteau et un bout de ficelle. Branches taillées ou tombées par le vent, bois encore vert ou bois mort, bois blanc ou bois noble, le fagot n'est pas regardant. Après une saison, il sera en tout cas sec et bon à cacher les escargots, les lézards ou les bonnes bouteilles, ou à crépiter dans un feu de la Saint-Jean, voire à brûler un hérétique. 

Celui qui fait des fagots n'a pas la prétention de refaire les arbres à partir de leurs branches, mais il peut penser qu'il répare un peu ce que sa main ou les éléments avaient d'abord séparé, qu'il garde en réserve une parcelle de lumière que l'arbre avait patiemment rassemblée. Ni plus ni moins. 

Un texte, un vocabulaire, une ontologie ... tout ce qui se construit en rassemblant des mots détachés de l'arbre vivant du langage, n'est-il-pas de même nature? Nous les remettons ensemble vaille que vaille, avec la ficelle que nous avons dans notre poche de poète, de grammairien, ou de logicien. Ficelle plus ou moins rustique ou noble, mais ficelle dans tous les cas. Et une fois ficelés, ces fagots de mots sont bons à tous usages, nous réchauffer le cœur ou classer nos documents, alimenter les débats logiques, et aussi bien brûler les hérétiques.  

Mais en aucun cas ces fagots de mots ne capturent ni ne réparent la vie du langage dont ils ont été séparés, pas plus que les fagots de bois ne réparent les arbres. 

jeudi 11 février 2016

Circulation dans la zone de combat

En montagne, la limite supérieure de la forêt est appelée par les forestiers la zone de combat. On en trouvera de très belles évocations et illustrations chez les têtards arboricoles et autres amoureux des vieilles souches. C'est le domaine de ces arbres étonnants, souvent vénérables et toujours obstinés, survivants miraculeux du gel, des avalanches, de la dent des brebis, des canicules, de la foudre et des bourrasques. Des mélèzes ou des pins, noueux de partout, sans un pouce de droit fil, pas une branche sans cicatrice, les racines veinant le sol, agrippées à la roche, mises à nu par l'érosion. Comme leurs cousins d'Armorique chers au grand-père Alain Le Goff et que nous avons déjà évoqués ici, ce sont des travailleurs de l'extrême, des combattants de première ligne.


Pin cembro (arolle) dans la zone de combat
Source : Wikimedia Commons

Pour bien apprécier les lieux, il faut bien sûr y grimper par un sentier battu par des siècles de pas de troupeaux, de bergers et de randonneurs. Un sentier comme ces arbres, une corde noueuse avec ses torons qui s'enracinent dans la vallée à un bout et se déploient à l'autre en mille sentes éphémères aux abords des crêtes. Et sous l'un de ces arbres le marcheur fera probablement halte, car leurs ombres sont les dernières à la montée, et les premières à la descente. Cent pas plus haut s'ouvrent les vallons écrasés de soleil, jusqu'au bord minéral du ciel balayé par tous les vents qu'aucune frondaison ne retiendra jamais.

Le marcheur, comme tous ceux qui ont tracé le sentier et continuent à le faire vivre, tendu au matin vers les crêtes, ou revenant au soir vers le repos des vallées, participe comme la sève de l'arbre à la circulation qui noue le ciel à la terre. Et le sentier et l'arbre ne restent vivants que par ce qui les traverse au rythme des jours et des saisons. La vie transhume dans l'arbre, et le marcheur est la sève du sentier. D'ailleurs il ne manquera pas de faire tout au long de son parcours quelques gestes d'entretien, écartant une branche tombée ou recalant une pierre déchaussée. Si la circulation s'arrête, au fil des ans l'arbre se dessèche peu à peu et finit couché par la tempête, mangé par la terre, et le sentier disparaît sous la végétation et les chutes de pierre. Ainsi va la vie dans la zone de combat.

Nos mots sont de cette même texture que l'arbre et le sentier. Eux aussi ne vivent que par la circulation du sens, de la vallée obscure des origines de nos langues jusqu'au bord du ciel hanté par les poètes et les philosophes. Ils sont les marcheurs, les bergers et la sève du langage, poussant obstinément dans la zone de combat du texte leurs mots noueux et retors et leurs troupeaux d'intraduisibles. 

lundi 25 janvier 2016

Des arbres avec et sans racines

Les arborescences sont omniprésentes dans les systèmes d'organisation et de représentation de nos connaissances. Classifications, taxonomies, ontologies, thésaurus, répertoires adoptent cette structure familière et intuitive. Pourtant à y bien regarder il ne s'agit pas vraiment d'arbres la plupart du temps, mais plutôt de branches coupées et ficelées en fagots, car il leur manque quelque chose d'essentiel à un arbre digne de ce nom, à savoir des racines.
Pourtant si on remonte à de très anciennes représentations de la connaissance, on trouve des arbres bien enracinés, comme cet Arbor Scientiae de Raymond Lulle, datant de la fin du 13ème siècle.


Mais en 1751 dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, d'Alembert propose ce système figuré des connaissances humaines, un arbre sans racines, se lisant de gauche à droite et de haut en bas, semblable à nos modernes classifications et taxonomies.


Est-ce le passage d'un Moyen-Âge supposé obscur à un siècle dit des lumières qui fait qu'on ne regarde plus que vers le ciel, et qu'on ne voit plus des arbres que ce qui pousse au-dessus du sol, ignorant l'importance de leur travail souterrain?