samedi 16 janvier 2016

Nous parlons tous une autre langue

Il en est des langues comme des races. Nous en traçons les limites au gré d'apparences, de différences arbitraires, suivant les lignes de fracture de nos préjugés, de nos fantasmes identitaires. Et comme chaque humain est un individu donc indivisible il nous faut le caser quelque part d'un seul bloc, dans un sac à étiquette unique ethnique, culturelle, religieuse, linguistique, ou tout mélange arbitraire de celles-ci. Et pour éviter toute confusion avec tous ces autres, nous nous mettons nous-même dans un de ces sacs bien étiqueté, bien au chaud avec nos semblables. 

Faut-il écrire encore ici que la notion de race comme division du genre humain est scientifiquement non fondée, que c'est un concept au mieux inutile, au pire nuisible, que chaque humain est un nœud unique où s'entremêlent les fils de milliers de générations qui se sont croisés et recroisés de multiples fois dans le passé. Si besoin était, cet article du Journal des Anthropologues fournit un bon résumé de la question et les arguments nécessaires et suffisants pour convaincre ceux qui pourraient encore avoir besoin d'être convaincus.

Mais, et c'est notre propos du jour, n'en est-il pas des langues comme des races? Les linguistes distinguent savamment des familles et groupes de langues, des langues à proprement parler, puis des dialectes, des parlers, des patois, des jargons, le Français de France, de Belgique, de Suisse, de Québec, du Sénégal et d'Haïti, et les mille et une variantes du Chinois. Et chacun de mettre les limites de sa langue là où ça l'arrange, au bout de son champ si nécessaire. A en croire ma grand-mère de l'autre côté des Menez Du on ne parlait pas Breton comme il faut. Si on va au bout de cet exercice de séparation, force est de constater que la langue de chacun est aussi unique que son patrimoine génétique. Vous qui lisez ces lignes vous pensez parler la même langue que moi, mais est-ce bien le cas? Mon lexique n'a certainement pas les mêmes limites que le vôtre, vous parlez d'autres dialectes et jargons que je ne pratique pas, je connais des mots que vous n'employez guère, vous employez des tournures de phrase, des expressions que je comprends mais n'utilise pas, vous avez ce ton de voix, cette façon d'utiliser les silences, et si vous écrivez ce rythme de la phrase, votre style, bref toutes choses qui font que votre langue, comme la mienne, est unique. Et pire (ou mieux) encore contrairement au patrimoine génétique notre langue individuelle évolue et s'enrichit tout au long de notre vie, au fil de nos conversations et de nos lectures. Vous apprenez chaque jour je l'espère de nouveaux mots et de nouvelles expressions, peut-être même vous en inventez et vous avez parfois le bonheur de les voir partagées par d'autres et s'ajouter aux communs du langage, si vous faites partie des heureux élus qui font la mode en ce domaine.

Comment arrivons-nous donc à communiquer si nous parlons chacun notre propre langue, autrement dit si la langue de l'autre est toujours une autre langue? C'est  sans doute que nous avons plus en commun que ne veulent le faire croire nos différences (et cela vaut pour la langue comme pour la culture et la génétique), et en particulier quelle que soit notre langue nous avons en commun la notion de langage et de conversation. Et dans la conversation, une caractéristique essentielle est de faire comprendre à l'autre qu'on ne l'a pas compris, et inversement de s'assurer que l'autre semble avoir compris. Sous le titre un peu ronflant Universal Principles in the Repair of Communication Problems les auteurs, qui ont étudié les modalités de correction des problèmes de communication dans la conversation dans une douzaine de langues a priori assez diverses, montrent l'universalité de mécanismes similaires qualitativement (comment et qui interrompt et remet sur les rails la conversation en signalant un possible problème de compréhension) et quantitativement (quelle est la fréquence d'apparition de telles interruptions-corrections) dans toutes les langues étudiées. 

Ces mécanismes sont évidents quand la conversation a lieu entre gens qui sont conscients de ne pas parler la même langue, mais qui possèdent en commun cette conscience et la volonté de communiquer. Avec un peu de bonne volonté de part et d'autre, et beaucoup de rétroaction et d'interruptions, chacun finira par appréhender tant soit peu la langue de l'autre, enrichissant au passage sa propre langue. Mais paradoxalement cela fonctionnera beaucoup moins bien entre gens qui pensent parler la même langue, mais que l'autre ne fait pas l'effort de comprendre, ne connait pas ou n'utilise pas la bonne définition des termes etc. Dans ce cas le dialogue de sourds peut perdurer longtemps. On le voit hélas dans beaucoup de projets où les acteurs qui doivent travailler ensemble ont chacun leur jargon métier que les autres sont censés comprendre ... puisque tout le monde parle français (ou anglais, ou chinois ...). 

Chacun sa langue donc, pelote constituée de multiples fils qui nous relient à un continuum unique dont l'histoire comme celle de notre espèce est faite d'évolution, de mutations, d'inventions, d'emprunts, de fécondation et d'hybridation. C'est seulement sur la conscience de la singularité de ma langue et de la langue de l'autre dans l'universalité des communs du langage que nous pouvons construire une véritable conversation.