lundi 15 février 2016

Qu'est-il arrivé au Web sémantique?

Je m'étais promis de ne plus rien écrire directement à ce sujet, mais il m'est difficile de ne pas mettre en perspective les considérations des quelques billets précédents avec l'histoire du Web sémantique. En préalable à cette analyse, un petit aperçu de Google Tendances sur les termes de recherche "Semantic Web" et "Deep learning" depuis dix ans.


Cela ressemble à la chronique d'une mort lente. Bien sûr, ce n'est qu'un écho d'une rumeur, et il y a sans doute beaucoup à dire sur les algorithmes qui sous-tendent ce genre de comparaison, et la représentativité des données utilisées. Mais il n'y a pas de fumée sans feu. 
On pourra objecter que le Web sémantique et le Deep learning ne sont pas vraiment des technologies concurrentes, qu'elles n'ont pas vraiment les mêmes champs d'application. Je n'entrerai pas dans ce débat technique. Ce qui m'intéresse ici est de voir dans le déclin apparent des unes et l'essor des autres (au moins dans ce qui fait le buzz), les signes d'un important changement que nous avons commencé à évoquer dans le précédent billet, et que je résumerais de la façon suivante. Nous sommes en train de passer de systèmes utilisant une sémantique a priori, fixée par la logique formelle des axiomes et des règles, à des systèmes utilisant une sémantique a posteriori, plus fluctuante et basée sur un apprentissage utilisant l'analyse massive des données et des usages.
Si cette tendance se confirme, et on a de bonnes raisons de le croire, que restera-t-il des efforts de la communauté du Web sémantique pour construire une pile de standards, des vocabulaires et des ontologies, et tous les outils qui vont avec? Dans une discussion de novembre 2015 intitulée "What happened to the Semantic Web", Krzysztof Janowicz résume de façon assez réaliste la situation dans cette réponse dont je traduis en substance quelques extraits.
Le problème principal qui fait obstacle à une partie de notre travail est une incompréhension fondamentale de ce qu'est réellement la sémantique et comment elle émerge. Beaucoup d'entre nous semblent croire que ce qui définit un bon usage des technologies du Web sémantique (les "killer apps") implique des ontologies lourdes et compliquées qui sont axiomatisées en utilisant les plus puissants de nos langages de représentation des connaissances et qui font un plein usage de nos raisonneurs. Comme +Kingsley Idehen et d'autres l'argumentent, les "killer apps" sont déjà là. Elles utilisent les URI comme identifiants globaux, l'idée des données liées, les relations d'identité comme sameAs, et un soupçon de raisonnement (dans la majorité des cas une simple utilisation de propriétés transitives) pour enrichir et étendre les résultats de recherche. 
Le Web sémantique devrait être une couche, fine et idéalement transparente, de communication entre l'utilisateur (pas seulement humain) et les données, et c'est là que notre travail a le plus d'impact. [...] Notre succès sera mesuré par la capacité de nos technologies à réduire la probabilité de combiner des données incompatibles, à faciliter la recherche et la publication de données pertinentes, à supporter les scientifiques et les décideurs dans l'analyse de la signification (statistique et analytique) des données. Par contraste, essayer de fixer de façon précise, abstraite et non ambiguë la signification de toutes sortes de termes dans un cadre logique, est voué à l'échec.
Bref, si globalement nous n'avons pas travaillé pour rien, il est sans doute temps de trier les placards, d'archiver pour mémoire et l'instruction des générations futures nos belles, complexes, coûteuses et finalement inutilisables ontologies et les raisonneurs qui vont avec dans les musées de l'inventivité humaine. Conservons pour l'usage courant quelques-uns de nos chers vocabulaires, les plus légers, ceux qui flottent bien à la surface des choses et remontent bien au vent. Et tant pis pour ceux que le poids de leur cargaison logique a entraînés par le fond à la première tempête de vraies données. 

vendredi 12 février 2016

Le chat, AlphaGo et Zhuangzi

Cela ressemble au titre d'une fable, et à vrai dire ce pourrait en être une si je savais l'écrire sous cette forme. Mais n'est pas Monsieur de la Fontaine qui veut, donc vous ferez avec ma prose habituelle. Commençons donc par le chat. Vous savez ce qu'est un chat, bien sûr, en tout cas vous savez le reconnaître quand vous en croisez un, et agir en conséquence, le nourrir, le caresser puis le chasser parce qu'il est insupportable, photo en ligne à l'appui bien sûr comme tout le monde.


Vous pouvez décider de voir un chat dans cette photo parce qu'elle illustre mes propos sur le chat, et de fait cela ressemble à un gros chat, même si vous lui trouvez un air pas très orthodoxe, mais bon il y a tant de races de chat et puis on ne le voit que de dos. Si vous connaissez un tant soit peu les chats, quelque chose vous dit que cet animal n'en est pas un, mais tous les arguments logiques que vous allez trouver à l'appui de ce point de vue seront difficiles à tenir et peu probants. Et puis tout dépend de comment on définit un chat, mais est-ce qu'une définition va vraiment vous aider à trancher dans ce cas? Les définitions du chat vont concerner son squelette, sa dentition, son régime alimentaire et autres paramètres dont justement vous ne pouvez pas juger ici. Donc la logique de la définition ne vous servira à rien, et vous finirez par dire que ce n'est pas un chat parce qu'on voit bien que ce n'en est pas un, point final, et vous me demanderez de prouver le contraire si je ne suis pas d'accord, et je serai dans le même embarras.

Cet exemple pour dire que pour savoir reconnaître (ou pas) un chat (ou à peu près n'importe quoi d'autre) quand on en voit un, et savoir quoi faire avec, on a rarement besoin de définition. D'ailleurs un enfant de deux ans, voire moins, sait bien ce qu'est un chat, et sait quoi faire et surtout ne pas faire avec, bien avant l'acquisition du langage nécessaire à l'utilisation de définitions, et largement avant l'apprentissage du raisonnement logique via les incontournables règles de l'accord du participe passé des verbes pronominaux et autres cas d'égalité des triangles. Et cette connaissance pragmatique du chat est opérationnelle la plupart du temps, les coups de griffes résiduels étant souvent plus liés au caractère notoirement fantasque du dit félin qu'à une erreur sémantique de l'enfant.

Il y a là une leçon importante. On construit du savoir opérationnel, puis le langage pour nommer ce qu'on sait et pouvoir en parler, puis la logique et le méta-langage pour pouvoir argumenter avec ses petits camarades, quand ils ne comprennent pas les choses qui devraient pourtant la plupart du temps aller sans dire. L'intelligence humaine se construit dans cet ordre, la logique est construite sur le langage, le langage sur la compréhension des choses, et pas le contraire. Et, nous explique entre autres experts +Monica Anderson, par exemple dans cette présentation, 99,999% de l'activité de notre cerveau, y compris celle qui engage notre intelligence (comme la reconnaissance des chats) n'utilise pas la couche logique du raisonnement conscient à base de règles. Donc, si nous devons construire une véritable intelligence artificielle à l'image de l'intelligence humaine, elle doit fonctionner, et donc se construire de la même façon par apprentissage à partir de l'expérience, et non par des algorithmes posés a priori. C'est la voie suivie par les méthodes dites apprentissage profond, implémentées dans des architectures de type réseaux neuronaux. Parmi les succès remportés par ces méthodes, on peut noter la reconnaissance de formes, le classement automatique d'images, la génération de légendes pour les dites images, et bien sûr celui qui a fait l'actualité dernièrement, la victoire du système AlphaGo contre un joueur de Go professionnel. 

Une caractéristique importante de ces systèmes de nouvelle génération est qu'ils sont faillibles comme l'intelligence naturelle qu'ils cherchent à copier, contrairement aux systèmes à base de logique formelle. Par exemple un tel système classerait peut-être la photo ci-dessus parmi les photos de chat (ou pas). La qualité du système ne se mesure pas en tout ou rien. Il s'améliore avec l'apprentissage, il fait de moins en moins d'erreurs, comme l'enfant avec les chats. Un système intelligent est un système qui intègre ses erreurs dans sa base de connaissances.

Une autre caractéristique plus dérangeante est que le système ne peut en général pas communiquer sous une forme lisible par des humains la justification de ses décisions. Il dira comme vous devant la photo plus haut ceci est (ou n'est pas) un chat parce que depuis le temps que je vois des chats, j'ai appris à les reconnaître. Et pour le jeu de Go il répondra comme les maîtres à qui on demande pourquoi ils ont joué tel coup, parce que c'était un bon coup. 

Et c'est là que nous retrouvons Zhuangzi, qui dénonce cruellement la vanité des débats logiques de son temps, et nous dit qu'un chat est un chat (ou un cheval) parce que c'est comme ça, mais dès que les logiciens se mettent à en discuter, cela ne mène à rien qu'à un peu plus de discorde dans le monde. Zhuangzi a certes des positions assez radicales sur le langage et son usage, mais il partage avec l'ensemble de la pensée chinoise ancienne un point de vue pragmatique sur la connaissance. Savoir, ce n'est pas savoir des définitions et raisonner dessus, mais c'est savoir faire, savoir être et agir de façon correcte. L'explication, la justification par des arguments logiques est souvent une perte de temps. Dans son indispensable Histoire de la pensée chinoise, Anne Cheng met en parallèle la démarche philosophique et celle de la peinture, dont nous avons déjà parlé.
De la même façon qu'en peinture le regard est toujours "en situation", l'intellect qui tente de discerner des repères est lui aussi en situation, il décide et fait la part des choses au fur et à mesure qu'il progresse dans le discours, sans chercher à établir des règles absolues et définitives (tel le syllogisme). C'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles la pensée logique chinoise ne s'est jamais dotée d'un dispositif systématique de règles formelles.
Les recherches les plus modernes en intelligence artificielle rejoindraient donc le pragmatisme de la philosophie chinoise, et nous libéreraient de deux millénaires de tyrannie du Logos? Voilà une perspective plutôt réjouissante. Mais sommes-nous prêts à l'accepter? C'est une révolution culturelle majeure de faire confiance aux machines comme nous faisons confiance aux humains, sans savoir exactement pourquoi et sans qu'elles puissent nous donner des explications lisibles. Un choix trop important pour le laisser se décider dans les états-majors de Google, IBM, Microsoft et Facebook, qui investissent déjà des fortunes dans ce secteur stratégique. Car le jeu de Go et la reconnaissance de chats sont juste une vitrine, les enjeux dans le monde réel de tels systèmes s'appellent aide à la décision, régulation des systèmes de transports ou des réseaux d'énergie, etc. C'est pourquoi on ne peut que saluer une initiative comme OpenAI, dont le but est de favoriser toute la transparence possible sur la recherche en ce domaine.

jeudi 11 février 2016

Circulation dans la zone de combat

En montagne, la limite supérieure de la forêt est appelée par les forestiers la zone de combat. On en trouvera de très belles évocations et illustrations chez les têtards arboricoles et autres amoureux des vieilles souches. C'est le domaine de ces arbres étonnants, souvent vénérables et toujours obstinés, survivants miraculeux du gel, des avalanches, de la dent des brebis, des canicules, de la foudre et des bourrasques. Des mélèzes ou des pins, noueux de partout, sans un pouce de droit fil, pas une branche sans cicatrice, les racines veinant le sol, agrippées à la roche, mises à nu par l'érosion. Comme leurs cousins d'Armorique chers au grand-père Alain Le Goff et que nous avons déjà évoqués ici, ce sont des travailleurs de l'extrême, des combattants de première ligne.


Pin cembro (arolle) dans la zone de combat
Source : Wikimedia Commons

Pour bien apprécier les lieux, il faut bien sûr y grimper par un sentier battu par des siècles de pas de troupeaux, de bergers et de randonneurs. Un sentier comme ces arbres, une corde noueuse avec ses torons qui s'enracinent dans la vallée à un bout et se déploient à l'autre en mille sentes éphémères aux abords des crêtes. Et sous l'un de ces arbres le marcheur fera probablement halte, car leurs ombres sont les dernières à la montée, et les premières à la descente. Cent pas plus haut s'ouvrent les vallons écrasés de soleil, jusqu'au bord minéral du ciel balayé par tous les vents qu'aucune frondaison ne retiendra jamais.

Le marcheur, comme tous ceux qui ont tracé le sentier et continuent à le faire vivre, tendu au matin vers les crêtes, ou revenant au soir vers le repos des vallées, participe comme la sève de l'arbre à la circulation qui noue le ciel à la terre. Et le sentier et l'arbre ne restent vivants que par ce qui les traverse au rythme des jours et des saisons. La vie transhume dans l'arbre, et le marcheur est la sève du sentier. D'ailleurs il ne manquera pas de faire tout au long de son parcours quelques gestes d'entretien, écartant une branche tombée ou recalant une pierre déchaussée. Si la circulation s'arrête, au fil des ans l'arbre se dessèche peu à peu et finit couché par la tempête, mangé par la terre, et le sentier disparaît sous la végétation et les chutes de pierre. Ainsi va la vie dans la zone de combat.

Nos mots sont de cette même texture que l'arbre et le sentier. Eux aussi ne vivent que par la circulation du sens, de la vallée obscure des origines de nos langues jusqu'au bord du ciel hanté par les poètes et les philosophes. Ils sont les marcheurs, les bergers et la sève du langage, poussant obstinément dans la zone de combat du texte leurs mots noueux et retors et leurs troupeaux d'intraduisibles. 

lundi 25 janvier 2016

Des arbres avec et sans racines

Les arborescences sont omniprésentes dans les systèmes d'organisation et de représentation de nos connaissances. Classifications, taxonomies, ontologies, thésaurus, répertoires adoptent cette structure familière et intuitive. Pourtant à y bien regarder il ne s'agit pas vraiment d'arbres la plupart du temps, mais plutôt de branches coupées et ficelées en fagots, car il leur manque quelque chose d'essentiel à un arbre digne de ce nom, à savoir des racines.
Pourtant si on remonte à de très anciennes représentations de la connaissance, on trouve des arbres bien enracinés, comme cet Arbor Scientiae de Raymond Lulle, datant de la fin du 13ème siècle.


Mais en 1751 dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, d'Alembert propose ce système figuré des connaissances humaines, un arbre sans racines, se lisant de gauche à droite et de haut en bas, semblable à nos modernes classifications et taxonomies.


Est-ce le passage d'un Moyen-Âge supposé obscur à un siècle dit des lumières qui fait qu'on ne regarde plus que vers le ciel, et qu'on ne voit plus des arbres que ce qui pousse au-dessus du sol, ignorant l'importance de leur travail souterrain? 

mercredi 20 janvier 2016

De quelques échouements heureux

Les bibliothèques sont des rivages. On y perçoit la rumeur lointaine de l'océan du monde, et la houle vient y échouer des rangées de livres. Il faut marcher lentement au long de cette laisse de haute mer, le regard prêt à se laisser séduire par l'éclat particulier d'un galet ou la forme tortueuse d'un bois flotté, ou tel assemblage improbable d'épaves, filets de pêche, cordages, bouteilles et autres Friendy Floatees. Un bon lecteur est un coureur de grève, ouvert à l'occasion, l'imagination en éveil.

La bibliothèque municipale de ma commune est située dans une crique agréable et bien abritée inaugurée il y a un peu plus de deux ans dans le cadre de la rénovation de l'école élémentaire. Les courants favorables y ont échoué déjà plus de sept mille ouvrages, chiffre remarquable si on le compare à celui des lecteurs potentiels d'un bourg d'un peu plus de deux mille âmes, chef-lieu d'un canton qui en compte un peu plus de huit mille dispersées sur seize communes de montagne, couvrant une superficie égale à huit fois celle de Paris.

Parmi mes découvertes de ces derniers mois, voici trois romans que je recommande comme autant de variations sur le thème de l'échouage ou plutôt de l'échouement heureux, qui ne sont parvenus sur mes rivages qu'en traduction française.

Les reflets d'argent, de Susan Fletcher, est sans doute le mieux écrit des trois. Tout commence par l'échouement - au sens littéral - d'un homme mystérieux sur les rivages d'une île perdue quelque part au large des Îles Britanniques. Ce naufragé va incarner malgré lui d'abord, puis de bon gré, une vieille légende locale et contribuer à réparer beaucoup de choses chez ces insulaires tous plus ou moins cabossés de la vie. On est accroché dès les premières lignes et on quitte ce livre avec un goût de sel aux lèvres et le cœur rafraîchi. 

Le secret de la manufacture des chaussettes inusables, de Annie Barrows, qui nous mène de l'autre côté de l'Atlantique, semble de prime abord plus léger que le précédent. Il faut dire que la traduction laisse à désirer, il semble qu'il y ait manqué une relecture finale. Mais on se laisse prendre assez vite, et le récit gagne en profondeur au fil des pages. Ici c'est une naufragée pas tout à fait volontaire, en rupture de sa bonne famille de sénateurs, qui échoue au fond de la Virginie Occidentale en 1938 pour écrire l'histoire d'une petite ville sans histoire. Elle débarque chez une famille ruinée après l'incendie de son usine de chaussettes. Ce qui devait être un pensum horriblement ennuyeux se transforme en une improbable entreprise de ravaudage des cœurs, et tout finit presque bien.

Dans La bibliothèque des coeurs cabossés, de Katarina Bivald, il s'agit bien d'échouage, donc tout à fait volontaire cette fois. Sara, qui ne connait et n'aime que les livres, a quitté sa Suède natale où la librairie qui l'emploie depuis dix ans vient de fermer, pour échouer à Broken Wheel, milieu absolu du nulle part de l'Iowa, une ville quasi-fantôme. Le pourquoi elle est arrivée là et le comment elle va y rester en y ouvrant une librairie sont tout aussi improbables l'un que l'autre, mais la fable est délicieusement racontée, faussement légère, et ravira tous les amoureux des livres. Et là encore, c'est la naufragée qui va sauver les insulaires de Broken Wheel, perdus dans leur île poussiéreuse au milieu d'un océan de champs de maïs. Et là encore, c'est un Happy End qu'on pressent dès la première page.

Trois histoires qui commencent par un naufrage mais dont en sort avec le sourire et l'envie de croire à l'humanité, malgré tout. Par les temps qui courent, c'est toujours bon à prendre. Mais comment ces trois auteures, à peu près de la même génération (nées entre 1962 et 1983), en sont-elles venues à écrire et publier, quasi-simultanément, et dans trois pays et deux langues différentes, ces variantes d'une même histoire, dans le même esprit de fausse légèreté et de vraie humanité? Faut-il croire ici à quelque champ morphogénétique? Ou bien est-ce simplement ma façon de les lire qui les a ainsi tissées ensemble, comme on aligne les étoiles pour en faire des constellations, ou les épaves disparates pour écrire une histoire sur le sable?  

samedi 16 janvier 2016

Nous parlons tous une autre langue

Il en est des langues comme des races. Nous en traçons les limites au gré d'apparences, de différences arbitraires, suivant les lignes de fracture de nos préjugés, de nos fantasmes identitaires. Et comme chaque humain est un individu donc indivisible il nous faut le caser quelque part d'un seul bloc, dans un sac à étiquette unique ethnique, culturelle, religieuse, linguistique, ou tout mélange arbitraire de celles-ci. Et pour éviter toute confusion avec tous ces autres, nous nous mettons nous-même dans un de ces sacs bien étiqueté, bien au chaud avec nos semblables. 

Faut-il écrire encore ici que la notion de race comme division du genre humain est scientifiquement non fondée, que c'est un concept au mieux inutile, au pire nuisible, que chaque humain est un nœud unique où s'entremêlent les fils de milliers de générations qui se sont croisés et recroisés de multiples fois dans le passé. Si besoin était, cet article du Journal des Anthropologues fournit un bon résumé de la question et les arguments nécessaires et suffisants pour convaincre ceux qui pourraient encore avoir besoin d'être convaincus.

Mais, et c'est notre propos du jour, n'en est-il pas des langues comme des races? Les linguistes distinguent savamment des familles et groupes de langues, des langues à proprement parler, puis des dialectes, des parlers, des patois, des jargons, le Français de France, de Belgique, de Suisse, de Québec, du Sénégal et d'Haïti, et les mille et une variantes du Chinois. Et chacun de mettre les limites de sa langue là où ça l'arrange, au bout de son champ si nécessaire. A en croire ma grand-mère de l'autre côté des Menez Du on ne parlait pas Breton comme il faut. Si on va au bout de cet exercice de séparation, force est de constater que la langue de chacun est aussi unique que son patrimoine génétique. Vous qui lisez ces lignes vous pensez parler la même langue que moi, mais est-ce bien le cas? Mon lexique n'a certainement pas les mêmes limites que le vôtre, vous parlez d'autres dialectes et jargons que je ne pratique pas, je connais des mots que vous n'employez guère, vous employez des tournures de phrase, des expressions que je comprends mais n'utilise pas, vous avez ce ton de voix, cette façon d'utiliser les silences, et si vous écrivez ce rythme de la phrase, votre style, bref toutes choses qui font que votre langue, comme la mienne, est unique. Et pire (ou mieux) encore contrairement au patrimoine génétique notre langue individuelle évolue et s'enrichit tout au long de notre vie, au fil de nos conversations et de nos lectures. Vous apprenez chaque jour je l'espère de nouveaux mots et de nouvelles expressions, peut-être même vous en inventez et vous avez parfois le bonheur de les voir partagées par d'autres et s'ajouter aux communs du langage, si vous faites partie des heureux élus qui font la mode en ce domaine.

Comment arrivons-nous donc à communiquer si nous parlons chacun notre propre langue, autrement dit si la langue de l'autre est toujours une autre langue? C'est  sans doute que nous avons plus en commun que ne veulent le faire croire nos différences (et cela vaut pour la langue comme pour la culture et la génétique), et en particulier quelle que soit notre langue nous avons en commun la notion de langage et de conversation. Et dans la conversation, une caractéristique essentielle est de faire comprendre à l'autre qu'on ne l'a pas compris, et inversement de s'assurer que l'autre semble avoir compris. Sous le titre un peu ronflant Universal Principles in the Repair of Communication Problems les auteurs, qui ont étudié les modalités de correction des problèmes de communication dans la conversation dans une douzaine de langues a priori assez diverses, montrent l'universalité de mécanismes similaires qualitativement (comment et qui interrompt et remet sur les rails la conversation en signalant un possible problème de compréhension) et quantitativement (quelle est la fréquence d'apparition de telles interruptions-corrections) dans toutes les langues étudiées. 

Ces mécanismes sont évidents quand la conversation a lieu entre gens qui sont conscients de ne pas parler la même langue, mais qui possèdent en commun cette conscience et la volonté de communiquer. Avec un peu de bonne volonté de part et d'autre, et beaucoup de rétroaction et d'interruptions, chacun finira par appréhender tant soit peu la langue de l'autre, enrichissant au passage sa propre langue. Mais paradoxalement cela fonctionnera beaucoup moins bien entre gens qui pensent parler la même langue, mais que l'autre ne fait pas l'effort de comprendre, ne connait pas ou n'utilise pas la bonne définition des termes etc. Dans ce cas le dialogue de sourds peut perdurer longtemps. On le voit hélas dans beaucoup de projets où les acteurs qui doivent travailler ensemble ont chacun leur jargon métier que les autres sont censés comprendre ... puisque tout le monde parle français (ou anglais, ou chinois ...). 

Chacun sa langue donc, pelote constituée de multiples fils qui nous relient à un continuum unique dont l'histoire comme celle de notre espèce est faite d'évolution, de mutations, d'inventions, d'emprunts, de fécondation et d'hybridation. C'est seulement sur la conscience de la singularité de ma langue et de la langue de l'autre dans l'universalité des communs du langage que nous pouvons construire une véritable conversation.

jeudi 14 janvier 2016

Des mots en robe de mariée

Si les termes que nous employons pour délimiter les choses suivent ou créent (voir les billets précédents) les lignes de fracture dans le continuum de notre expérience du monde, le texte est bien le moyen privilégié, sinon le seul, de réconcilier, réparer, retisser ce que les termes ont séparé. 

Les mots eux-mêmes d'ailleurs nous le disent si nous prenons le temps de les interroger sur leurs origines. Le mot texte, comme ses cousins textile et texture mais aussi tisser et tissu, ont leur origine dans le verbe latin texo qui comme l'indique le Wiktionnaire signifie assembler, composer, tisser, au sens propre comme au sens figuré composer, construire une histoire. En remontant plus loin vers les racines indo-européennes, on trouve une racine commune avec le grec ancien τέχνη, dont sont dérivés technique, technologie, mais aussi architecture, toutes manières de remettre ensemble les fils de choses disparates. Notre usage des mots est donc semblable à ce cycle allant de la séparation des fibres du monde vivant (fils de laine, de chanvre, de lin, de coton, de soie, tous arrachés aux animaux ou aux végétaux avant l'invention des fibres de synthèse), à la réparation par le tissage. 

Mais que faut-il à un texte pour être bien tissé? Le texte doit bien marier les mots pour vivre longtemps. Un bon mariage signifie non seulement que les mariés vont bien ensemble, mais que leur union et leur future famille s'insérera aussi harmonieusement dans le tissu social. Il en est de même pour le texte. Non seulement les mots doivent être en harmonie à l'intérieur du texte, mais le tissage de celui-ci avec les textes qui le précèdent, l'entourent, et le suivront, doit être également harmonieux et solide. Car il n'est de texte heureux qui ne soit tissé à l'histoire de tous les textes, pas plus que de mariage heureux qui ne s'insère dans le tissu des générations.

Dans The Brave New Text, +Teodora Petkova va plus loin dans la métaphore (déjà commentée l'an dernier, en anglais, ici), avec la vieille comptine anglaise des "quatre choses" que doit porter la mariée le jour de ses noces, pour que le mariage soit heureux.
Something old, something new, something borrowed, something blue
Quelque chose de vieux. C'est bien sûr la langue utilisée, puisque la plupart de nos mots sont vieux de plusieurs siècles, en tout cas bien plus vieux que ceux qui les utilisent. Et nous réécrivons, nous traduisons, nous ravaudons souvent de vieilles étoffes usées jusqu'à la trame, et c'est ni plus ni moins ce qui se passe ici.

Quelque chose de neuf. C'est évidemment indispensable pour éviter le plagiat ou la simple redite, mais ce peut être simplement un style, une façon nouvelle de redire les veilles choses. La mariée peut-elle porter uniquement du vieux agencé de façon nouvelle? Admettons ici que cela compte pour quelque chose de neuf. Car les matériaux neufs, les mots vraiment nouveaux sont rares, apanage des poètes et des terminologues, qui ont la permission, comme le disait si bien Julos Beaucarne dans son inoubliable commentaire du "Ô Lac" de Lamartine.

Quelque chose d'emprunté. C'est encore plus évident que le vieux ou le neuf. Aucun mot ne nous appartient en propre, et nous empruntons à nos lectures les images, les tournures de style, les citations explicites ou implicites, volontaires ou non. Chaque emprunt est aussi un lien du texte vers ses origines, racines multiples qui s'enfoncent dans le terreau vivant de la langue et de la littérature.

Quelque chose de bleu. Je laisserai volontiers ici la place à Jean-Michel Maulpoix et sa magnifique Histoire de bleu. Pour simplement y ajouter qu'au début du Web, rappelez-vous les premiers navigateurs, les liens hypertextes (un qualificatif de plus en plus oublié) étaient toujours en bleu. Le bleu est donc la couleur qui prolonge le texte plus loin, la couleur de l'horizon de la page, derrière lequel s'étend l'infinie sérendipité de la lecture. Les feuilles de style permettent depuis longtemps d'afficher les liens dans n'importe quelle couleur, mais quelques irréductibles restent fidèles au style original, comme mon plus vieux favori Astronomy Picture of the Day qui n'a pas plus changé le style de son texte que son adresse depuis son lancement il y a plus de vingt ans.